Lu dans la presse israélienne et
traduit pour vous...Par Samuel Nathan
Impossible, il est
tout simplement impossible de se promener avec le Rav Israël Méir Lau dans les
rues de Tel-Aviv ! Le Rav, rayonnant et tout sourire me raconte des
histoires et des souvenirs et il ne se passe pas une minute ou deux sans que
tel ou tel passant ne s’approche de lui pour lui demander une bénédiction ou un
conseil ou tout simplement ne l’arrête afin de lui dire qu’il l’aime. Et le Rav
Lau répond à tous et à chacun avec une patience sans borne, caresse la tête
d’une petite fille et salue tous ceux qui le regardent.
Nous sommes dans la
période qui précède la Pâque juive et le Rav Lau me conduit dans des synagogues
particulières de Tel-Aviv et dans des endroits qui ont compté pour lui et pour
sa carrière. Il parle de la fête avec émotion : « La fête de Pessah
est d’abord et avant tout la fête de la liberté, et la condition indispensable
pour accomplir Pessah dans le respect de la règle est d’éliminer le levain. Le
levain (hamets) symbolise la dispute, la scission, explique-t-il, parce que le
blé qui lève se fend, se fissure, et voilà le signe du levain. Idem pour une
société, il y a en elle le ferment de la discussion et de la scission, dit-il,
comme nous l’avons vu durant les mois qui ont précédé et suivi les élections,
c’est pourquoi mon premier appel est d’éradiquer de notre entourage le levain
de la discorde, de porter un jugement sur le corps des sujets et non sur le
cœur des gens afin que nous soyons en mesure de nous asseoir à une même table
le soir du Seder avec des enfants tous divers et différents qui chantent
ensemble le chant de la liberté : « C’est cette Providence qui a
assisté nos Pères et nous-mêmes. »
Et j’ajoute que de
toute évidence la fête de la liberté est une fête particulièrement émouvante
pour lui parce qu’au mois de Nissan, il a été libéré du camp de Buchenwald.
« Quand j’ai été libéré, je n’avais pas encore huit ans, raconte-t-il avec
émotion, et je me rappelle encore la nuit du Seder que nous avons passée à ce
moment-là, sans nourriture, avec des pommes de terre à la place de la ration de
pain quotidienne et les chants du Seder que nous avons entonnés dans leurs
versions différentes : des juifs de Salonique en Grèce, de Pologne et des
autres exils qui se sont tous rassemblés. Nous tous, nous avons su nous réunir pour
la fête de la liberté. »
Après la libération
du camp, il est arrivé en Israël avec son frère Naphtali, tous les deux
orphelins de parents qui ont péri dans la Shoah et dès leur arrivée, ils ont
été envoyés au camp de détention d’Atlit. Son histoire, émouvante jusqu’aux
larmes, qui est racontée largement dans son livre autobiographique
intitulé : « Ne lève pas la main sur l’enfant »
décrit précisément l’expression : De la destruction à la résurrection, car
le petit enfant, à force d’intelligence, de présence d’esprit, doté d’un
courage extraordinaire et d’une dose singulière d’humour décapant, est devenu
au fil des jours le Grand Rabbin d’Israël, il a reçu le Prix Israël pour
l’œuvre de sa vie et actuellement, il assume la fonction de Grand-Rabbin de la-
ville-qui-ne-s’arrête-jamais : et tout cela, à l’âge de 75 ans.
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Le Rav Lau, photo Israel Hayom, 15/03/2013 |
Bonté de l’amour
Le Rav Lau demande
à commencer notre petite promenade dans le quartier Florentine, à côté de la
synagogue « Haavat Hessed » qui se trouve dans la rue Yedidia
Frenkel, du nom du Rav Itshak Yedidia Frenkel, le père de son épouse chérie
Haya-Ita.
Nous nous arrêtons
dans la rue près d’un bâtiment modeste et fermé qui échappe très facilement à
l’attention des passants. La synagogue est pleine d’innombrables souvenirs pour
le Rav : « Mon beau-père, le Rav Yedidia Frenkel, a été à la tête de
cette modeste synagogue « Haavat Hessed » durant un jubilé,
rappelle-t-il ; le Rav Yedidia est arrivé ici avant la Shoah avec deux
jeunes enfants, il a habité dans la rue Abravanel toute proche et il était une
personnalité très charismatique. Les gens l’ont aimé de toute leur âme, ils
l’appelaient « le rabbin de quartiers », et bien qu’il vînt de
Pologne, il trouvait une langue commune avec les gens de toutes origines, il
réussit à les rapprocher et à jeter des ponts entre tous. »
« Cà, c’était
sa synagogue et son nom, « Haavat hessed » n’était pas fortuit »,
dit le Rav et il se souvient d’une histoire édifiante au sujet de son
beau-père : « Un soir, un terrible incendie s’était déclaré dans
l’immeuble et tous les occupants s’étaient rassemblés avec leurs affaires les
plus précieuses pour eux, avec les objets les plus chers à leur cœur et ils
sont allés chez le Rav dans l’idée que dans la maison du Rav, il n’arriverait
rien de mal. L’un était venu avec son enfant, le second avec l’argent de la dot
qu’il avait mis de côté pour le mariage de sa fille, le troisième avec un
tourne – disques. Inutile d’indiquer que dans la maison du Rav il n’arriva rien
de mal et chacun récupéra son trésor. J’avais les larmes aux yeux quand je vis
le capital de confiance qu’ils avaient en lui et je m’étais toujours dit que
lorsque je serais rabbin, je voudrais être comme lui.
Au bout de quarante
ans, le Rav Frenkel fut nommé Grand-Rabbin de Tel-Aviv et il loua une maison au
centre-ville. Il n’avait jamais eu une maison à lui. Il vivait pour les autres.
Deux ans après son décès, je fus choisi comme Grand-Rabbin de Tel-Aviv »,
dit-il avec nostalgie.
Et il s’avère que
pour la rue Florentine, au moment des grandes fêtes, ont lieu des animations de
rue animées et bondées. Or, ces réjouissances ont une histoire. Le Rav montre
du doigt une construction délabrée dotée d’un balcon modeste qui donne sur une
petite place, la place Sarah Buchman et il raconte : « C’est
ici, véritablement, qu’a pris naissance la coutume des secondes hakaphot de
Simhat Thora (déplacements circulaires lors de la fête de la Joie de la Thora).
A la sortie de la fête de Simhat Thora de 1942, le Rav Frenkel s’est adressé
aux habitants du quartier pour leur dire que du fait qu’ils n’avaient aucune
information en provenance d’Europe et qu’il n’était pas certain que les Juifs
puissent se rendre dans les synagogues, nous célébrerions pour eux Simhat
Thora. Le Rav demanda de sortir les rouleaux de la Thora de la synagogue « Haavat
Hessed » et de les amener sur la petite place. De toutes les rues
avoisinantes les habitants commencèrent à affluer et c’est ici, dans cet
endroit petit et modeste qu’a commencé la coutume des secondes Hakaphot en
signe de solidarité avec la gola.
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Synagogue du Rav Lau, Rehov Smatz, Tel Aviv, Photo d.Schuler |
Selon les années
sont apparues ici sur le balcon des personnalités importantes telles que Lévi
Eshkol, Menahem Begin, Itshak Rabin ou Moshé Dayan. Plus de 10 000
personnes venaient ici se réjouir, le Rav Frenkel inclus en toge boukhariote à
l’occasion de cette coutume des secondes hakaphot. Et depuis, de Metoula
jusqu’à Eilat, nous perpétuons cette tradition qui est née ici à
Florentine. »
Le Rav est un homme
au discours passionnant et chaque endroit éveille en lui, encore et encore, une
autre histoire, un autre souvenir. L’une de ses histoires sur le modeste
appartement de deux pièces de Menahem Begin laisse en moi une marque puissante.
« Un jour, Madame Aliza Begin se rend chez un de mes amis qui tenait une
boutique d’objets en argent ; elle venait gager une bague qui était passée
dans l’héritage familial car elle avait besoin d’argent pour sarcler les herbes
qui poussaient à travers les dalles de son salon ». A ce moment de
l’histoire, le Rav éclate de rire et il nous raconte que dans ce salon se
tenaient tous les grands chefs du parti Herout et qu’en plein milieu il y avait
des herbes folles. Selon les dires du Rav Lau, le patron de la boutique avait
dit à Aliza Begin : « Dans quelques temps ton mari va être
Premier ministre, reprends donc ta bague car tu vas bientôt déménager dans la
résidence du chef de gouvernement.
- Mais ça fait huit
fois qu’il échoue ! répondit madame Begin.
L’homme s’obstina dans son refus et en mai 77
Menahem Begin était Premier ministre.
Heureux jusqu’au toit
« Le Rav
Frenkel n’avait pas de maison à lui, il a été en location presque tout au long
de sa vie », raconte le Rav en évoquant la vie modeste de cette époque-là.
Aujourd’hui tout le monde achète sa maison et aujourd’hui les gens engagent
leur vie dans le travail pour la maison. La vie a changé, elle est complètement
différente de ce qu’elle était auparavant. Mais malgré tout, je n’aurais jamais
aimé vivre ailleurs, et en tant que père de huit enfants – ils sont les
lumières et je suis le soleil – je veux qu’ils vivent ici tous ensemble, sans
exception, à côté de nous. » Quand je demande au Rav combien il a de
petits-enfants, il sourit dans un clin d’œil : « Sans mauvais
œil, nous avons déjà dépassé le jubilée d’enfants. »
Nous sortons du
quartier Florentine en direction de la maison que le Rav Lau a habitée dans son
enfance au 18 de la rue Youd Lamed Perets. « C’était une maison de deux
pièces sur le toit, raconte-t-il en souriant, parce que la surface du toit
était pour nous une soucca qui pouvait contenir 200 personnes. Nous sommes
arrivés là, ma femme Ita et moi directement après le mariage. Trois enfants
nous sont nés ici. Le Rav nous montre la cloche électrique et nous raconte
comment il économisait sa grimpette dans les escaliers : « J’ai
arrangé la cloche et quand je l’actionnais, ma femme me descendait à l’aide
d’une corde le panier dans lequel il y avait un papier avec la listes des
commissions. J’avais l’habitude de faire mes courses au shouk Haaliya, je
remplissais tous ses souhaits, je revenais et quelquefois je montais le panier
avec la corde. Nous avons ainsi vécu cinq années et demie dans un grand
bonheur.
Viens à Ankori et comprends
Nous continuons
avec la synagogue « Tiferet Tsvi », au 9 de la rue Herman
Cohen dans le vieux nord de Tel-Aviv, dans laquelle le Rav Lau a assuré la
fonction de rabbin de communauté pendant 15 ans. Lorsque nous passons dans les
rues Herman Cohen et Spinoza, le Rav raconte qu’il connaissait tous les gens qui
habitaient dans chacune des maisons de la rue. « En tant que rabbin de
communauté, j’ai été mêlé au public et je connaissais tout le monde, Abraham
Shelonski habitait ici et aussi Oded Kotler, dit-il. Le bâtiment de la synagogue
est très beau et peu commun en raison de la grande coupole qui le coiffe.
En 1965, il y avait
12 candidats au poste de rabbin de la communauté. J’étais le plus jeune, je
n’avais que 28 ans et le jour des élections, on m’a dit que j’avais remporté
80% des voix. J’ai été le rabbin de la synagogue pendant 15 ans et pendant 8
ans seulement j’ai touché un salaire, c’est pourquoi je travaillais en tant que
professeur de Bible et de Talmud au lycée Zeitlin, à huit minutes à pied de la
maison. Le matin, mon épouse me donnait un sandwich, j’arrivais tôt le matin
pour la prière puis je courais à l’école ; en chemin j’enlevais mes longs
habits de rabbin et je passais un costume court et pendant huit ans j’ai
procédé ainsi. »
Je demande au
rabbin s’il apprécie cette belle ville dans laquelle nous nous promenons.
« Je me promène uniquement si je réussis à convaincre mon épouse de faire
un tour, la nuit, sur la Kikar Hamedina (la Place de l’Etat), sourit-il, et il
me raconte que sur la Kikar Hamedina, tous les magasins sont fermés le chabat. C’est
ce qu’il y a de beau à Tel-Aviv, dit-il, il y a plus de 550 synagogues et
pourtant elle est libérale et intéressante. »
Nous marchons vers
l’ancien bâtiment de l’externat Ankori de la rue Ben Yehouda à l’angle de la
rue Jabotinski et le Rav continue à raconter : « J’ai enseigné à
l’école mais en ce qui me concerne, je n’avais pas de diplôme de baccalauréat
car j’avais étudié uniquement en yéchiva. J’ai réussi à obtenir une
autorisation temporaire d’enseigner du ministre de l’Education de l’époque, Aba
Eban et je me suis présenté en candidat libre aux examens d’histoire, de
littérature, de Bible, de Talmud mais je devais compléter mon cursus en
mathématique et en anglais. »
Le Rav raconte
comment il était allé à l’externat Ankori et à l’école « Gimnasia Haskala
» afin de proposer ses services en tant que professeur de Bible en échange
d’une préparation aux examens du baccalauréat en anglais et en mathématique.
« La nuit je travaillais mes cours et j’étudiais les secrets de ces
matières. 12 ans d’études en une seule année ! En anglais j’ai eu
80 ; en mathématique je n’ai pas eu 80 mais peu importe », dit-il en
riant.
« Ici c’est la maison »
Nous arrivons à la
synagogue Hekhal Moshé au 22, Sderot Smats, près de la Kikar Hamedina.
Dans la synagogue, une foule de personnes. Cela fait 25 ans que le Rav Lau qui
a prononcé des discours devant presque tous les grands de ce monde, assure dans
la modestie la plus complète son cours hebdomadaire. Il me dit qu’ici c’est sa
maison – ce sermon-là dans cette belle synagogue proche de chez lui – et ici
c’est aussi la base à partir de laquelle il rayonne. Les auditeurs
l’accueillent avec un grand amour et bien sûr son charisme bien connu ajoute de
l’intérêt à ses propos.
« Où va cet Etat
à ton avis ? demandai-je au Rav peu avant la fin de notre promenade
commune.
- C’est difficile à
dire, répond-il, car dans notre pays il y a toujours des changements rapides,
spectaculaires, drastiques, alors il n’est pas possible de prévoir l’avenir
ici. On ne peut pas savoir ce que sera la situation économique, la situation
sécuritaire. Tu aurais pu penser que le président syrien abattrait chaque jour
200 personnes ou qu’il arriverait des événements comme la révolution en Egypte
ou le lynchage de Kaddhafi ? Le monde entier est en effervescence, l’Amérique
peut s’effondrer économiquement à telle enseigne que celui qui dit savoir ce
qu’il va se passer est un aveugle ou un menteur.
« Tu sais ce
que je te souhaite ? dis-je au Rav à la fin ; je te souhaite de continuer
de profiter de ce que tu fais et de ne pas t’arrêter un seul instant. » Et
lui, bien sûr, de répondre dans un sourire : « Le vieillissement
est un processus et je n’ai pas le temps pour ce processus. Je n’ai pas le
temps de vieillir. » Et comme pour terminer cette journée émouvante avec
le Rav, une dame avec des larmes brillantes dans les yeux s’approche de nous et
dit : « Ce soir nous nous rencontrons pour la noce de mon fils
que tu marieras pour le plus grand bonheur. »
Et c’est dans cette
ambiance que nous terminons, dans les bénédictions et dans les joies
uniquement. Heureuse fête de la liberté.
Yaël Lerner
Article de Yaël
Lerner extrait du supplément hebdomadaire « Chichabat »
du quotidien gratuit Israel Hayom du 15 mars 2013 page 68, 69 et
71 librement traduit en français et adapté par Samuel Nathan