Ce pays n'est qu'un vœu de l'esprit,
un contre sépulcre.
Dans mon pays, les tendres preuves du
printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
La vérité attend l'aurore à côté d'une
bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.
Dans mon pays, on ne questionne pas un
homme ému.
Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque
chavirée.
Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n'emprunte que ce qui peut se rendre
augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles
sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.
On ne croit pas à la bonne foi du
vainqueur.
Dans mon pays, on remercie
Reprenons les mots
clés qui ont structuré le débat autour de la mise en congé du Grand Rabbin de
France et tout d’abord le mot plagiat. Les idées que les mots expriment
appartiennent au bien public. C’est grâce aux idées émises par nos
prédécesseurs et par nos contemporains que nous pensons, travaillons, créons.
Qui se croit détenteur d’idées de génie (!) prend soin de les protéger afin
d’en éviter le pillage mais leur publication les met de facto à la
disposition du grand public. Et la fin tragique de toute idée géniale réside
dans sa reprise. Une idée géniale cantonnée dans sa confidentialité ne l’est
peut-être pas car si elle l’était, on l’emprunterait…
En revanche, la forme ou la formulation d’une
idée, qui relève d’un style particulier qui fait par exemple que « la
manière » d’écrire de Proust n’a rien de commun avec celles de Malraux ou
de Balzac même si ces trois auteurs évoquent le même thème, relève de la
propriété littéraire et peut constituer un plagiat ou un vol littéraire si
l’emprunt n’est pas accompagné de la traçabilité de sa source. Il existe une
véritable tradition universitaire pleine de sagesse et de clarté selon laquelle
on enseigne aux doctorants la façon de rédiger et de présenter des citations ou
des notes de bas de pages. Il existe aussi malheureusement une dérive
insuffisamment sanctionnée par l’Université française de la part de certains
étudiants indélicats qui pratiquent le plagiat à haute dose pour rédiger leur
thèse. Par ailleurs, la tradition talmudique montre, à longueur de pages, que
l’avis juridique exprimé par un maître s’appuie sur l’avis d’un autre maître
qui lui-même s’appuie sur un autre maître et parfois ainsi de nombreuses fois,
non seulement par humilité du dernier maître, mais aussi et surtout pour
prouver la validité et la solidité de son jugement. Dans le judaïsme, c’est une
évidence, on cite ses sources et on le fait depuis Esther, la belle reine éponyme du livre qui a averti le roi Assuérus au nom de Mardochée qu’un complot se
tramait contre lui et qui, ainsi, lui a sauvé la vie.
L’intellectuel
lumineux et le fin talmudiste réunis en la personne de Gilles Bernheim
ignoraient-ils cela ? Qui le croira ? Et que s’est-il passé ?
Le poète a toujours
raison depuis Aragon et il va nous aider à comprendre. Il habitait à
l’Isle-sur-la-Sorgue, dans ce coin de Provence rurale où les ciels bleus sont
si profonds. Il habitait aussi un pays idéal dont le poème décrit les qualités,
un pays qui le fit entrer en Résistance, qui fit de lui l’ami des plus grands
intellectuels de son temps et cette terre mentale et féconde avait pour nom :
la Poésie.
Le rabbin a lui
aussi un pays réel, c’est la Savoie de son enfance à Aix-les-Bains, la colline
de Tresserve chère à Lamartine, la belle vue sur les eaux pures du lac du
Bourget et au loin les hauteurs diaphanes de Saint-Jean ; c’est
Strasbourg, Strasbourg-en-France et l’Alsace de sa jeunesse, berceau d’un
judaïsme aux racines profondes qui donna à la France et à Israël le meilleur de
ses filles et de ses fils. C’est encore et très probablement Paris. Mais il
porte aussi en lui un pays idéal, un pays mental, celui qui est circonscrit par
un canon biblique, par un Talmud et une littérature foisonnante au cours des
siècles, qu’il a expliqués, commentés, éclairés dans l’originalité de sa
vision, de son verbe et de sa voix, inlassablement et pendant près de 40 ans pour
tous les membres de la Communauté qui le sollicitaient. Les cours dispensés,
les notes prises, les enregistrements réalisés, les émissions diffusées dans la
liberté, la générosité, la gratuité, le don de soi, l’abondance, pour le bien
de tous les croyants et de ceux qui le sont moins lui permettraient de dire
avec le poète :
« Il y a des
feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays ».
Et par la liberté
de conscience et le respect d’autrui qui entourent toujours ses interventions,
il pourrait poursuivre :
« Les branches sont
libres de n’avoir pas de fruits. »
Face à cela et sans
vouloir justifier ce qui ne mérite pas de l’être, les plagiats qui ont été
pratiqués sont certes des erreurs, mais ils sont en nombre limité et dans
l’économie de l’échange, le compte n’y est pas car ce qui a été dérobé est
insignifiant par rapport à ce qui a été donné et la sanction prononcée qui
laisse penser de façon perverse que le vol littéraire était une méthode
structurelle et habituelle du travail de la pensée du rabbin est sévère et
injuste.
Par ailleurs, qui
peut nous dire que les auteurs dont les textes ont été empruntés désapprouvent
la démarche du Grand Rabbin ? Les vivants comme les ayants-droits des
auteurs décédés n’ont pas réagi ou ont montré un certain agacement – car la
première réaction du rabbin avant les excuses consécutives avait été maladroite
– sans aller toutefois jusqu’à porter l’affaire en justice ou demander la
démission du Grand-rabbin. Et entre nous, il en est un, de là où il se trouve,
au paradis, dans le jardin des Idées, qui a dû bien rire en constatant que son
texte sur l’humour avait une profondeur et une portée messianiques insoupçonnées :
c’est le grand et bon Jankelevitch, que son souvenir soit une bénédiction,
Wladimir alias Eliyahou Hanavi ou Saint-Jean Baptiste, au choix car il citait
beaucoup les auteurs chrétiens anciens dans ses fulgurantes
démonstrations… !
Quant au document
relatif au mariage pour tous et à l’emprunt d’un texte par le Grand Rabbin,
l’auteur très magnanime du texte emprunté ne lui en a pas tenu rigueur,
regrettant simplement l’absence de guillemets au début et à la fin de sa
production. En vérité, ce document montre une identité de vue parfaite et
profonde entre l’Eglise et la Synagogue au sein de la Fraternité d’Abraham et
la fusion au sein d’un même document de textes de provenances diverses – et
quoi qu’en disent certains esprits chagrins – est la marque évidente de cette
convergence et de cette complémentarité. Oui, le Pape Benoît XVI, reconnaissant,
a remercié et ne s’est pas dédit. Et notre cher poète d’ajouter, ne croyant pas
si bien dire :
« On
n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté. »
Venons-en à la
seconde expression-clé : usurpation de titre. C’est vrai. Le Grand
Rabbin s’est laissé dire et a laissé dire pendant des dizaines d’années qu’il
était détenteur d’une agrégation de philosophie. Titre prestigieux certes mais
moins que celui de Grand Rabbin de France car des agrégés de philosophie, il y
en a beaucoup alors que les grands rabbins de France, honoraires et en
exercice, se comptent sur les doigts de la main. Et ils sont moins nombreux que les
présidents de la République. En revanche et en passant, il faudra un jour
remercier Gilles Bernheim d’avoir peut-être fait prendre conscience à la
bureaucratie israélienne en général et au Ministère de l’Education (misrad
hahinoukh) en particulier, hermétiquement enfermé dans le un – deux – trois
– soleil du Toar rishon – chéni – chelichi, de l’importance accordée en
France et à juste titre à un concours difficile dont la réussite auréole les
étudiants les plus brillants. Et plus généralement, lorsqu’un nouvel immigrant
français se présente au misrad hahinoukh, il devrait pouvoir bénéficier
de la même bienveillance relative à ses diplômes que celle qui est accordée à
un citoyen israélien d’origine russe ou arabe.
Mensonge par
omission donc, qu’il n’avait jamais démenti avant ces derniers jours et on peut
penser a contrario que si un mensonge négatif le concernant avait été
colporté, il eût très vite rétabli la vérité. Quant aux explications qu’il a
données, certes frappées au coin de la sincérité, elles sont personnelles,
psychologiques mais dénuées d’une portée un tant soit peu collective qu’on
attendrait de la part d’un rabbin de cette envergure. On retiendra uniquement
l’importance considérable que l’agrégation de philosophie avait à ses yeux.
Dans un cas de ce
genre, on se demande toujours de façon un peu prosaïque de quelle façon le
mensonge a profité à l’intéressé. Les profits peuvent être de deux
sortes : matériels et immatériels. Tout d’abord, le fait de laisser dire
qu’on est détenteur d’un titre ne signifie pas qu’on a fabriqué concrètement un
faux diplôme afin d’en faire usage pour obtenir un poste. Et au vu de son
curriculum vitae, le Grand Rabbin Bernheim ne semble pas avoir enseigné dans un
établissement scolaire ou universitaire qui l’aurait rétribué en tant qu’agrégé
et en fonction d’une grille indiciaire officielle. Il n’y a donc pas eu, selon
toute probabilité, d’enrichissement personnel frauduleux.
Profit
immatériel ? Peut-être mais il est très difficilement évaluable et
prouvable, surtout dans ce cas précis car qui pourra affirmer avec certitude
qu’au cours d’un entretien d’embauche ou d’une élection, l’exploitation fautive
du prestige de l’agrégation de philosophie a été déterminante par rapport aux qualités
intellectuelles et professionnelles du candidat et a finalement emporté la
décision sur le ou les autres candidats ? En outre, dans le monde
rabbinique en particulier, une agrégation – qui plus est de philosophie !
– est loin de jouir du prestige dont elle bénéficie à l’extérieur et elle
présente même par certains côtés un
véritable handicap…
Cette usurpation de
titre n’est en réalité et d’un point de vue juridique qu’une vraie fausse
usurpation qui ne se fonde que sur le mensonge initial, certes bien réel mais
considérablement grossi et diabolisé par une
presse malveillante qui s’est déchaînée de façon irrationnelle contre le
Grand Rabbin de France dans le cadre d’un contexte national délétère illustré
par une autre affaire. Car mensonge pour mensonge, qui, au cours des derniers
mois s’est indigné lorsque le chef de file des Indignés – paix à son âme –
mentait lorsqu’il laissait dire, entendre et croire qu’il avait participé, aux
côtés de René Cassin à la rédaction de la Charte des droits de l’Homme ?
Peu de monde et surtout pas la presse, à telle enseigne que les personnalités
qui avaient été des témoins historiques à des titres divers de cet acte majeur
d’après-guerre avaient été obligées d’adopter un profil bas pour rétablir la
vérité ?
Alors pourquoi le
silence de la compromission entourant l’Icône laïque et pourquoi le
déchaînement et le lynchage médiatiques concernant le Grand Rabbin ?
Pourquoi ce « deux poids, deux mesures » ?
La presse, autiste
et idéologiquement aveuglée quand il s’agit des Juifs et d’Israël est mauvaise
juge ; le pouvoir, agacé par le militantisme du rabbin lors du débat sur
le mariage pour tous, s’est prononcé mais cette affaire eût pris une tournure
différente si le Rabbinat – et ce sera notre troisième mot-clé – n’avait pas été divisé et s’il avait fait
corps avec son chef dans l’adversité. Il n’en fut rien.
Dans le pays du
poète,